Solistes instrumentaux

Alexander PALEY - Piano

récital Alexander Paley : Rhapsodies hongroises de Ferenc Liszt

De l’incommensurable catalogue pianistique lisztien de nombreuses pages demeurent assez rares, à commencer par les six dizaines de réminiscences, variations, fantaisies et autres paraphrases d’airs, d’ouvertures ou de moments symphoniques d’opéras, transcriptions fameuses en leur temps et désormais quasiment absente des programmes. S’il arrive qu’un pianiste surprenne son monde en jouant en bis l’une des Rhapsodies hongroises conçues entre 1846 et 1885, il n’est pas si fréquent d’en rencontrer dans le menu lui-même. Quant à donner l’intégralité des dix-neuf pièces, qui plus est en un seul soir, il faut s’appeler Alexander Paley pour le faire !

Salle quasi comble, ce soir, pour entendre l’artiste moldave dans un incroyable marathon Liszt. Chaleureusement applaudi dès son entrée en scène, le voilà blottissant d’emblée sa fine silhouette contre le clavier où jeter ses doigts sans attendre le calme. Dans la Rhapsodie en ut# mineur n°1 surprennentla formidable qualité d’un chant supérieurement inspiré et la concentration absolue de l’approche. Une grande mélancolie habite le thème qu’on dirait non-mesuré. Sans pause, Paley enchaîne directement la deuxième (tonalité identique). De même pour la troisième, en si bémol majeur, avec sa sévère ouverture. Un velours précieux est ménagé au développement, bientôt gagné par l’opulence ensoleillée d’un bon hárslevelű de Pecs. À cette touffeur s’oppose la vigueur de la danse, avec ses notes répétées et ses intervalles zinzins qui quittent le sol. La suivante commence sur un ton rogue. Loin du registre virtuose dans l’acception courante du terme, le musicien tire cette page vers une personnalité protéiforme d’une grande sensibilité. Il est à supposer qu’une partie du public impose ses applaudissements parce qu’elle en a besoin, pour tâcher de respirer dans cette interprétation à couper le souffle. Docile quoiqu’il n’échappe à personne que ces interruptions l’exaspèrent un brin, Alexander Paley se lève pour de secs et brefs saluts avant de mieux replonger dans la musique. À la densité inouïe de la Rhapsodie en mi mineur n°5 succède la rigueur froide de la csárdás de la sixième (ré bémol majeur), quasi improvisando dans une nuance indescriptible. La septième (ré mineur) en ce qu’elle ne ressemble à aucune autre, avec son plan original. Après la gracieuse Rhapsodie en fa# mineur n°8, le Carnaval de Pest (neuvième) fronce des sourcils broussailleux qui jouent habilement avec les miroitements lumineux, pour finalement se conclure dans une heureuse sauvagerie. Quelle santé !

Près de quatre-vingt-dix minutes se sont écoulées sans qu’on les vît. C’est d’un tonique kékfrankos ou d’un lourd zweigelt de Csongrád qu’il faudrait agrémenter le bref entracte ! Au bar de Gaveau, il n’y en a pas, il fallait s’en douter – l’excessive soie d’un Médoc tapageur ne fait pas l’affaire. Et le pianiste de repartir dans une nouvelle heure et demie, avec la Rhapsodie en mi majeur n°10 qu’il joue avec élégance. Brillantissime, Paley se révèle également d’une inventivité de chaque instant – sans parler de l’endurance, naturellement. La dolente onzième (la mineur) en témoigne, avec sa poétique inflexion. Noire comme plusieurs enfers, l’ouverture de la douzième (ut# mineur) ouvre la tête sur une danseen dentelle où s’enchaînent des mécaniques insensées jusqu’à un grand geste final. La suivante nous fait dire que si Chopin fait des cabalettes pour une dame absente à vaillante poitrine, Liszt en écrit pour un ensemble de plusieurs chanteuses ! Le surgissement de la csárdás est facétieux, voire drôle. L’on n’en finirait plus de raconter la palette expressive d’Alexander Paley et le génie lisztien… au lecteur, signalons encore la démentielle horlogerie de la Rhapsodie en fa mineur n°14, prenant naissance dans l’aura de son hymne médian, le raffinement de la suivante, la ravélienne dix-septième, enfin la ferveur inégalée de la dernière (n°19 en ré mineur). Salué deux étés plus tôt dans un magnifique programme russe [lire notre chronique du 17 juillet 2015], l’interprète, qui ne dédaigne pas notre aujourd’hui [lire notre critique du CD Jean-Louis Agobet], vient de faire entendre cette infinie modernité de Liszt, toujours à redécouvrir. De retour chez soi, c’est dans l’ineffable fumé d’un juhfark du Somló qu’on médite cette précieuse soirée.

Bertrand Bolognesi - Anaclase - mars 2017

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MEDTNER ET RACHMANINOV PAR ALEXANDRE PALEY

Nikolaï Medtner (1879-95) – Sonate op. 38 n°1 Reminiscenza – Sonate op. 22
Sergueï Rachmaninov (873-943) – Variations sur un thème de Chopin op. 22

Où Alexander Paley nous apprend qu’au XVe siècle régnait le voïvode Etienne le Grand, lointain ancêtre de Rachmaninov…

On avait été bien intéressé par le Rameau d’A. Paley, très original. Le voici dans un répertoire russe, avec deux compositeurs « attardés » dans leur siècle, avaient-ils tous deux oublié l’existence d’un certain Scriabine ? (mais on adore, comme les midinettes, le 2e concerto de Rachma, notamment dans sa propre interprétation avec Stokowski).

Si Svetlanov, Moiseiwitsch, le compositeur lui-même ont enregistré des pièces pour piano de Medtner, on ne peut pas dire que sa musique coure les récitals. Il faut dire qu’elle est assez complexe, très polyphonique.

Medtner – D’abord du grand piano, du grand son sur un superbe Steinway, très belle prise de son, même si l’on entend un peu trop le bruit du pied sur la pédale… Op. 38 n°1 : si l’on sent parfois son Chopin, son Liszt ou son Tchaikovsky, le discours très structuré est original, magnifique thème principal de la « réminiscence ».

L’op. 22 n’est pas plagé ; certes, l’oeuvre est jouée d’une traite, mais ses 3 mouvements sont : Tenebroso, sempre affrettando, Andante lugubre & Allegro assai. Sans doute la version de référence de cette oeuvre pyrotechnique, la superbe version Guilels étant dans un son plus ancien (1952).

La plénitude la sonorité (on a l’impression que chaque note est une cloche qui tinte) rend justice à cette très belle oeuvre de Rachmaninov. On n’est pas un grand fan de sa musique pour piano seul, mais là il faut rendre les armes !

Un grand disque.

Thierry Vagne - www.musiqueclassique&co.com - 20 févier 2016

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A perfect pairing : Rachmaninov with his friend Medtner

Paley’s choice of this repertoire is a sign of his dedication to some of the rich but neglected Russian repertoire. His impeccable, sensitive playing deserves far more attention than he has attracted thus far. [...]

Paley, a reserved but strong personality, has led a life equally mouvementée, defecting to the United States in 1988 and taking U.S. citizenship. He now divides his time between New York and Paris. [...]

Paley follows the piece with the even more daunting, not to say inaccessible, Sonata No. 5 in G-minor Op. 22. Liszt can be heard in the subthemes and late Beethoven is not far away. Again, the technical challenges seem to pose no problem for Paley.

Paley introduces the theme with an ethereal feel, then goes on to 12 effusive and raucous versions. The ornamentation takes great liberties, dancing away from the melody and returning home, only to dance away once more. Paley never loses control of these flights, some of which are definitely “out there”.

Michael Johnson - www.factsandarts.com - 9 févier 2016

Après avoir beaucoup joué Rameau ces derniers temps, Alexander Paley revient au fondamentaux de son répertoire. D’origine moldave, formé au Conservatoire Tchaïkovski de Moscou par Bella Davidovitch, il entretient, -qui s’en étonnerait ?, -une relation privilégiée avec la musique russe. D’ailleurs, c’est à elle qu’il consacre le disque qui paraît (chez La Música) parallèlement à son concert parisien.

Un programme rare (deux sonates de Medtner et les Variations sur un thème de Chopin de Rachmaninov) qui correspond à la personnalité découvreuse et atypique de l’artiste et révèle comme toujours chez lui une approche subjective et engagée des partitions. L’originalité domine aussi ses choix pour la soirée à Gaveau car si les fameux Préludes op.3 n°2 et Op. 33 de Rachmaninov n’ont vraiment plus besoin d’être présentés, il est moins courant d’entendre la Sonata Reminicenza op. 38 n° 1 de Medtner, compatriote et contemporain trop oublié de Rachmaninov. Mais les surprises ne s’arrêtent pas là car l’artiste également retenu la Sonatine concertante du Bulgare Pantcho Vladiguerov (1899-1979) et la foisonnante 1ère Rhapsodie roumaine d’Enesco. Des pages pleines de couleurs et de feu où le piano, sous les doigts du magicien Paley, promet de se muer en orchestre.

Alain Cochard, www.anousparis.fr - 21 janvier 2016 

 

Medtner et Rachmaninov par Alexander Paley

Après deux disques Rameau (1) fascinants – et dérangeants pour certaines âmes prudes – Alexander Paley revient au répertoire russe auquel on l’associe d’abord et avant tout. Sonate en la mineur « Reminiscenza » op. 38 n°1 et Sonate en sol mineur op. 22 de Nikolaï Medtner (1879-1951), Variations sur un thème de Chopin op. 22 de Sergueï Rachmaninov (1873-1943) : programme exigeant que celui formé par le regroupement des œuvres de ces deux contemporains, compatriotes et amis, mais d’une cohérence, d’un équilibre admirables, totalement convaincant pour ceux qui se donneront la peine d’en apprivoiser les richesses.

Dès les premières notes de la « Reminiscenza », l’oreille est happée par un art de la narration, une poésie et une palette de couleurs idéalement accordés à l’esprit d’un compositeur qui mériterait plus d’égard de la part des pianistes. Il reste que l’Opus 38 n°1 trouve de temps à autre sa place dans les récitals, à la différence de la Sonate op. 22, totalement ignorée. De cet ouvrage dense, medtnerien en diable, Paley sonde les atmosphères sombres avec un sens polyphonique qui n’a d’égal que l’intensité de son propos.   Le bonheur n’est pas moindre de le découvrir dans les Variations sur un thème de Chopin de Rachmaninov. Mal-aimé que cet Opus 22 ? Il en irait autrement si tous les interprètes parvenaient, comme c’est ici le cas, à s’approprier la vie souterraine de la partition. Alexander Paley nous tient littéralement en haleine en parcourant l’aristocratique et mystérieux labyrinthe sonore du Russe - avec une époustouflante science pianistique ! 

Un enregistrement majeur dont la sortie est prétexte à un récital à Gaveau, le 21 janvier. L’originalité du programme séduit là encore, avec d’abord la Sonatine concertante du Bulgare Pancho Vladigerov (1899-1978), suivie des Préludes op. 3 n° 2 et op. 33 de Rachmaninov. Après la pause, la Sonate « Reminiscenza » de Medtner côtoie la version pour piano de la 1èreRhapsodie roumaine d’Enesco. Et... gageons que la soirée se conclura par quelques uns des fulgurants bis qu’Alexander Paley affectionne.
 
Alain Cochard, www.concertclassic.com - 21 janvier 2016 

 

Alexander Paley à la rencontre de ses racines

Le moldave Alexander Paley est un grand artiste et il l'a prouvé encore à la salle Gaveau dans un programme original et intelligent. Il est allé à la rencontre de ses racines. Rachmaninov est considéré comme un moldave. Lorsque les chanteurs de Rock vont faire un concert, ils font ce qu'on appelle une balance sonore car chaque salle ne répond pas de la même façon selon l'espace, la structure. Souvent cette balance est améliorée lorsque le public est là. Pourquoi les pianistes de concert ne se préoccupent-ils pas de la salle où ils jouent. Il y a une différence entre le Théâtre des Champs-Elysées, La Philharmonie, la salle Cortot, la salle Gaveau ou une église. Ce soir, par exemple, l'emploi outrancier de la pédale dans les forte et fortissimi rendait des passages inaudibles. Une sorte de bouillie sortait du Steinway tant le pianiste « matraquait » avec sa main gauche. La sonate en la mineur « Reminiscenza » Op.38 n°1deNikolai Medtner (1879-1951) et la Sonatine concertante op. 28 du compositeur et pianiste bulgare Pantcho Vladigerov(1899-1978) en firent les frais. Bien sûr les écoles russes adorent faire appuyer sur la pédale à tout bout de champs, mais quel dommage de casser ainsi des œuvres ! Les pianissimi de Paley, eux, sont de toute beauté. Son intelligence et sa sensibilité, c'est dans les Préludes op. 23 de Rachmaninov qu'on a pu les apprécier. La technique que possède ce pianiste s'est jouée des difficultés diaboliques du prélude n°9 et c'est dans les pièces largo que toute l'émotivité dePaley s'est faite le plus sentir. Le prélude n°10 qui termine le cycle de l'op. 23, était magnifique. La Rhapsodie roumaine op. 11 N° 1 de Georges Enesco, qui est une transcription de l'œuvre orchestrale faite par le compositeur lui-même, a conclu en apothéose le récital et nous a permis d'apprécier toute la palette pianistique de ce musicien. Pas tout à fait car il a offert au public enthousiaste trois bis dont un Chopin et une variation magnifique sur un thème de Chopin de Rachmaninov. La salle était au trois quarts pleine et le public était jeune et enthousiaste, ce qui est réjouissant pour l'avenir de ce type de concert.

Stéphane Loison,http://www.leducation-musicale.com/newsletters

 

 

Alexander Paley au Festival de Montpellier – Quarté russe – Compte-rendu 

On reproche parfois aux pianistes un certain manque d’originalité dans leurs programmes. Sur ce point, Alexander Paley ne risquait pas de s’exposer à la critique avec le quarté de sonates russes qu’il offrait dans le cadre du Festival de Radio France : Sonate-Reminiscenza de Medtner, Sonate en si bémol mineur (version en trois mouvements) de Balakirev, 1èreSonate en si bémol mineur op. 74 de Glazounov et 2èmeSonate op. 19 de Scriabine. Voilà ce qui s’appelle sortir des sentiers battus !
 
Prise dans un tempo très retenu, la Reminiscenza mérite pleinement son titre sous les doigts d’un coloriste qui explore le tissu polyphonique, donnant à son interprétation les allures d’une plongée dans les méandres d’une lointaine mémoire. Comparée à des conceptions plus allantes, l’option peut surprendre mais s’impose vite par un caractère aussi troublant que narratif.
Ce sens du récit qui fait mouche aussi dans le premier mouvement de la Sonate de Balakirev où Paley, familier de cette musique depuis très longtemps il est vrai (1), parvient unifier un discours qui oscille entre accents fatalistes et épisodes plus tendres. Et avec quel art exploite-t-il le caractère étonnamment clos et répétitif de la Mazurka centrale avant de plonger son auditoire dans la rêveuse apesanteur de l’Andante final.
 
Parce qu’il voir clair dans le généreux flot de l’Allegro introductif de la 1èreSonate de Glazounov, le virtuose restitue avec un lyrisme aussi fluide qu’enveloppant un propos qui pourrait verser dans l’épaisseur chez des interprètes moins avisés. On ne goûte pas moins les miroitements de l’Andante et l’humeur ludique avec laquelle est traitée la giration de l’Allegro scherzando final. L’Opus 74 ne se range pas parmi les chefs-d’œuvre impérissables du piano, mais face à une approche aussi rondement menée on ne boude pas son plaisir.
Chef-d’œuvre de jeunesse en revanche que la « Sonate-Fantaisie » dans laquelle Paley sait jouer des oppositions entre effluves romantiques et tension rythmique, pour rappeler que le "premier" Scriabine est déjà bien… du Scriabine !

Alain Cochard, www.concertclassic.com - 21 juillet 2015 - Montpellier, 17 juillet 2015 - Salle Pasteur

 

récital Alexander Paley œuvres de Balakirev, Glazounov, Medtner et Scriabine

Festival de Radio France et Montpellier Languedoc-Roussillon / Corum - 17 juillet 2015
 

Né à Chișinău, capitale d’une Moldavie sise entre Ukraine et Roumanie, Alexander Paley (né en 1956) commence l’étude du piano à six ans avant d’intégrer le conservatoire de Moscou à l’adolescence. Ses professeures y sont Bella Davidovitch et Vera Gornostaïeva – la première a étudié avec Constantin Igoumnov, la seconde avec Heinrich Neuhaus. Sur la lancée d’un premier concours remporté à l’âge de seize ans, le pianiste gagne des prix importants à travers le monde (Leipzig, New York, Vries, etc.). S’il est très actif aux États-Unis, Paley n’en oublie pas la musique de l’Est comme en témoigne ses enregistrements (Tchaïkovski, Prokofiev, Rubinstein, etc.) et le récital du jour, abordé sans partition.

Celui-ci débute avec le benjamin du programme, Nikolaï Medtner (1880-1951), compositeur et concertiste d’ascendance germano-balte qui étudie à Moscou avec Arenski et Taneïev. Parmi ses quatorze sonates pour piano, on compte la Sonate en la mineur Op.38 n°1 «Réminiscence » (1918) écrite pour introduire le cycleMélodies oubliées, quelques années avant l’exil européen (1921). Hostile à Bartók, Schönberg et Stravinsky, Medtner s’y montre un nostalgique résolu (tonalité, harmonie, contrepoint) et Paley gardien d’une délicatesse contenue qui enfle jusqu’à la cassure brutale au centre de la pièce, lequel abrite un épisode plus tourmenté. Au final, cette simplicité, cette évidence du jeu est d’abord saluée par un silence ému du public, comme peu entendu dans une salle depuis bien longtemps.

Place ensuite à l’aîné : Mili Balakirev (1837-1910), pilier despotique du Groupe des Cinq qui rassemble musiciens autodidactes et romantiques dans la lignée de Glinka. Entamée sur les pas de sa Grande sonate Op.3(1855), la Sonate en si bémol mineur Op.5 n°1 (1856) s’ouvre et se ferme par un Andante. Sublimé par la clarté d’un interprète nuancé, le premier offre une alternance d’allégresse et de douceur tandis que le second s’avère d’une sérénité méditative, un rien nocturne. La brèveMazurka médiane semble d’autant plus entrainante qu’elle est bridée, jouée au cordeau – ose-t-on y relever une inspiration pour Petrouchka (1911) ?

Élève privé de Rimski-Korsakov et directeur du Conservatoire de Saint-Pétersbourg durant près d’un quart de siècle, Alexandre Glazounov (1865-1936) « allie l’érudition musicale et le talent technique […] à un conservatisme figé et inexpugnable » – comme l’affirme André Lischke dans son Histoire de la musique russe. Les trois quarts d’une œuvre surtout symphonique virent le jour avant 1905, dont la Sonate en si bémol mineur Op.74 n°1 (1901). D’emblée tourmentée, l’Allegro moderato nécessite une virtuosité quasi constante. Alexander Paley enchaîne vite l’Andante dont la tendresse surprend d’autant plus. Ponctué de quelques passages de caractère, ce mouvement annonce un final Allegro scherzando échevelé, exalté voire hystérique, qui provoque un délire enthousiaste.

Si l’on excepte les deux bis offerts aux mélomanes, le récital s’achève avec Alexandre Scriabine (1872-1915) dont le travail, de son temps, fut diversement apprécié – « chant de la lune qui descend » (dixit le symboliste Konstantin Balmont, que Prokofiev mis en musique dansCinq mélodies Op.23) ou « pourriture » (pour Anton Arenski, son ancien professeur qui, pour sa part, eut bien du mal à forger un style personnel). Sans doute inspirée par le paysage côtier italien, la Sonate en sol dièse mineur Op.19 n°2 « Sonate-fantaisie » (1897) préfigure sa dixième et toute dernière (1913), hommage mystique à la Nature. On y apprécie le mélange de douceur païenne et de recueillement (Andante), une mélancolie douce-amère parfois secouée par une frappe plus musclée (Presto final).

Laurent Bergnach, Anaclase la musique au jour le jour - 17 juillet 2015

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Paley célèbre la musique

Le pianiste Alexander Paley s'est encore déchaîné, surpassé.

Le concert qu'il a donné se composait d'une première partie consacrée toute entière à Jean-Philippe Rameau- dont il vient d'enregistrer le deuxième livre des pièces pour clavecin, transcrites, pour le label La Musica. Précision chez lui ne rime jamais avec mécanique: une inspiration véritable guide ses doigts, le désir d'agencer un paysage l'emporte sur les rituels du solfège.

Après l'entracte, un déluge est tombé sur la salle Gaveau. Chacun se doutait bien, lisant le programme, que les folies de Liszt étaient conçues pour cet artiste. Mais à ce point...Dans ce domaine- on pourrait parler de secteur d'activité, comme autrefois les sidérurgistes lorrains, les mineurs du Nord, plongeaient dans le feu, dans le sol- on connaît trois catégories. Les pianistes qui privilégient le chant de la main droite parce qu'ils ne sont pas sûrs de leur puissance, les incapables qui noient les notes par un usage délirant de la pédale de réverbération, les autres enfin qui, rares aujourd'hui, dominent la technique en produisant cette émotion permanente que l'on appelle musique.

Alexander Paley n'a pas laissé beaucoup de chance à son piano. Parfois, le billettiste se demandait si l'instrument n'allait pas s'effondrer, mais non...La maison qui fabrique ces machines a travaillé pour Horowitz et Richter alors...Alexander Paley s'est élevé jusqu'à ces cimes et le public était ravi.

Rendre compte d'un concert est-il aimable? On a l'air de dire: "Ah, si vous saviez comme le festin que vous avez raté nous a remplis de bonheur". On connaît plus judicieux, plus fraternel. Si nous nous nous résignons aujourd'hui à ce qui pourrait paraître une mauvaise façon, c'est pour encourager tout le monde à suivre Alexander Paley. Pour quelle raison n'est-il pas une vedette en France, où il vit une partie de l'année, tandis que les américains l'estiment au plus haut? Mystère. En tout cas, ne le manquez pas s'il vient à passer près de chez vous. Et puis même...Cinq cents kilomètres à pieds usent peut-être les souliers, mais ils permettent, à la fin des fins, d'écouter l'un des grands artistes de notre temps. 

Frederick Casadesus, Médiapart - 22  mai 2015

 

Alexander Paley en récital à Gaveau – Rêver, chanter et brûler – Compte-rendu 

Assister à un récital d’Alexander Paley constitue toujours une expérience singulière. Chez le pianiste américain d’origine moldave, ancien élève de Bella Davidovitch, l’interprétation se conjugue à la première personne du singulier. On en trouve un parfait exemple dans la musique pour clavier de Rameau dont l’artiste a entrepris un enregistrement intégral pour le label La Música - le deuxième volume vient de paraître (1).
Nourri de la grande tradition russe dans laquelle il a été formé, Alexander Paley revendique une approche ouvertement romantique. La Suite en mi du Deuxième livre se déploie tel un rêve éveillé. L’homogénéité d’ensemble, la lumière tendre et souvent nostalgique (merveilleux Rappel des Oiseaux) qui baigne l’ouvrage vont de pair avec un sens des caractères qui fait de chaque épisode un fascinant tableau vivant, maîtrisé jusque dans ses moindres détails, avec un admirable contrôle de la palette sonore et un incessant souci du chant.
 
Le piano de Paley est bien celui d’un musicien passionné d’opéra ; l’amour du chant le guide dans Rameau comme dans Liszt. On le comprend dès la Gondoliera de Venezia e Napoli, abordée avec parfait sens de la ligne, avant que ne se déchaîne l’explosion de lumière et de couleurs de l’ébouriffante Tarentella. Et quel lyrisme brûlant met-il dans les trois Sonnets de Pétrarque, trouvant toujours la teinte appropriée pour que l’expression soit à son maximum. Cette intensité du coloris frappe aussi dans les Jeux d’eau à la Villa d’Este.
Que l’on aimerait que Paley nous livre un enregistrement intégral des Années, se dit-on en écoutant cette pièce rebattue, littéralement réinventée sous ses doigts. Il en est de même dans Après une lecture du Dante : vertigineux engagement, prises de risques hallucinantes qui nous mènent au plus près de la source d’inspiration de Liszt. Public subjugué, enthousiaste, et gratifié de trois bis lisztiens : un Grand galop, une Campanella et un Rigoletto emportés avec un feu, une subjectivité et des moyens qu’il n’est pas donné d’entendre tous les soirs.

Notez enfin qu’Alexander Paley sera l’interprète des Diversions op. 21 de Britten le 11 juin à Amiens et le 12 juin à Laon, sous la baguette d’Arie van Beek, et qu’on le retrouvera le 17 juillet au Festival de Montpellier dans un original programme de sonates russes (Medtner, Balakirev, Glazounov, Scriabine). Quant au disque, un programme Medtner/Rachmaninov est annoncé pour la fin de l’année.
 

Alain Cochard, www.concertclassiccom - 21  mai 2015

 

Beau geste - Fou de Rameau, le pianiste Alexander Paley lui prête son talent d'iconoclaste et d'illusioniste

FFF Rameau, Deuxième Livre, Suite en mi, en ré, 1 CD La Musica

Sourire en coin, regard droit et ironique, Alexander Paley ne cache pas son jeu : la pianiste d'origine moldave, naturalisé américain, n'en fait qu'à sa tête. Ou plutôt selon son coeur, pour défendre la musique de Rameau, dont il s'est épris dès l'âge de sept ans, il ya un bon demi-siècle. A l'exemple d'iconoclastes assez oubliés - feu Marcelle Meyer, égérie pianistique du Groupe des Six, ou feu Glenn Gould, fondu en dévotion contrapunctique pour Bach - Alexander Paley joue le répertoire ancien sur un clavier moderne, selon son bon plaisir. De préférence lentement. Et - hérésie définitive - sans se priver du jeu de pédale. Non pour grossir le son ou le noyer de résonnances, mais pour le gorger de couleurs comme le clavecin.

Et ça marche. Derrière le noir et blanc des touches, cet illusioniste hédoniste fait miroiter l'arc-en-ciel des harmonies ramistes, les diapures de l'ornementation baroque. Ensorcelant. 

Gilles Macassar, Télérama, 20 mai 2015

 

Alexander Paley au 21e Festival Piano en Valois d’Angoulême – Mémorable soirée et prélude à Gaveau – Compte-rendu

Fondé il y a peu plus de deux décennies par Jean-Hugues Allard et Paul-Arnaud Péjouan (par ailleurs co-directeur de Piano aux Jacobins, à Toulouse, et directeur de L’Esprit du Piano à Bordeaux), le Festival Piano en Valois d’Angoulême a depuis l’origine été le cadre d’événements majeurs tels que les deux derniers concerts de Earl Wild en France, le premier récital français d’Arcadi Volodos, le retour – au terme de près d’un demi-siècle d’absence sur les scènes hexagonales ! - de Sergio Fiorentino ou l’un des tout derniers concerts avec orchestre de Lazar Berman. A côtés de figures illustres du clavier, beaucoup de jeunes interprètes ont pour leur part été précocement découverts par la manifestation angoumoisine. Rémi Geniet, Selim Mazari et Jean-Paul Gasparian par exemple étaient encore élèves au Conservatoire quand, il y a quelques années, Piano en Valois les a invités. Depuis…

A la liste des plus mémorables soirées du festival il convient désormais d’ajouter celle du 16 octobre, qui recevait Alexander Paley dans un programme Rameau-Chopin. On a plus d’une fois dit ici la singularité d’un pianiste dont chaque apparition constitue un moment unique. Originaire de Moldavie (où son premier professeur, né en en France, lui racontait ses souvenirs émus des récitals de Cortot à Paris…), formé au Conservatoire Tchaïkovski de Moscou par Bella Davidovitch, émigré au Etats-Unis en 1988 et citoyen américain, Alexander Paley n’est vraiment pas un musicien comme les autres, le public du Festival Piano en Valois a pu le vérifier.
 
Amoureux de la France et de sa culture, l’interprète aura profité de l’année Rameau pour mettre en route un projet qui lui tenait depuis très longtemps à cœur : l’enregistrement intégral de la musique pour clavier de l'auteur de Dardanus dont le premier volume vient tout juste de sortir réunissant la Suite en la et la Suite en sol du Troisième Livre des Nouvelles Suites de Pièces de Clavecin.(1)
 
La Suite en la, avec sa fameuse Gavotte variée conclusive, occupe la première partie du concert. Toute la première partie ? Oui ! La dilatation du temps musical à laquelle procède Alexander Paley, au disque et plus encore en concert, a de quoi bousculer ceux qui, s’agissant de Rameau au piano, ne jurent que par l’historique et merveilleuse Marcelle Meyer (2) dont l’héritage se prolonge aujourd’hui avec un Alexandre Tharaud. L’option a, on en convient, de quoi déstabiliser au premier abord, mais on se laisse bien vite prendre par la force hypnotique d’un jeu qui rappelle qu’un grand interprète c’est d’abord une idée du son.
Comment ne pas rendre les armes devant pareille capacité à façonner celui-ci jusque dans ses plus infinitésimales nuances de dynamique et de couleur (au passage, bravo à Gérard Fauvin pour le réglage comme de coutume parfait de l’instrument). Lenteur ? Là encore Paley bouscule pas mal de certitudes. Le choix des tempos a pour dessein de mieux sonder le texte musical : vie intérieure de celui-ci et rapidité du tempo sont choses bien distinctes. On un en prend la mesure au cours d’une interprétation assumée sans un temps mort, avec une poésie et un art du chant confondants.
 
A la seconde partie de la soirée revient la totalité des 24 Etudes de Frédéric Chopin. Sacré choc que celui qui, là aussi, attend l’auditoire. Il n’est pas courant de voir ces deux redoutables cahiers enchaînés, moins encore d’y entendre autant … de musique ! Dans des tempos fidèles à la partition, donc différents de ceux de pas mal de tgvesques enregistrements - où l’on ne peut plus dénombrer les montages… -, Paley se montre ô combien fidèle à l’esprit du Polonais.
 « Un Couperin teinté de romantisme », disait Landowska à propos du Chopin des Préludes op. 28. On songe à cette formule en découvrant une interprétation d’une clarté incomparable. Quelle économie dans l’usage de la pédale – et quelles prises de risques insensées à cette fin - : le résultat bluffe, une fois encore, par la foisonnante vie du texte (cette main gauche incroyable de liberté et d’expressivité …). Là où d’autres galopent et «ouvrent le gaz », Paley respire et fait chanter des pages rebattues que l’on croit entendre avec l'émotion de la première fois. Grande arche ou individualisation de chaque morceau ? Pourquoi choisir répond avec une souveraine maîtrise celui dont l’interprétation conjugue ces deux dimensions, portée par une jubilation musicale et pianistique qui signale un immense artiste.
 
Heureux Parisiens qui ont devant eux la perspective du récital qu’Alexander Paley donne à la Salle Gaveau le 4 novembre, avec un programme identique à celui d’Angoulême. Une excellente nouvelle enfin : c’est le beau Steinway utilisé pour le CD Rameau qui sera joué à cette occasion.

Alain Cochard, concertclassic.com, 17 octobre 2014

 

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Paley Music festival

La musique d'Alexander Paley nous fait penser à un phénomène naturel inarrêtable – un tsunami, peut-être. Heureusement il n’existe pas de cas connus de personnes ayant été emportées et noyées par un raz de marée musical.

La seule victime éventuelle de la prestation de Paley dans ces deux longues suites pour clavier de Jean-Philippe Rameau et les 24 études de Chopin aurait pu être le pianiste lui même. Mais il en est ressorti apparemment indemne.

Rameau et Chopin, compositeurs d'époques et de sensibilités différentes, se sont avérés être des voix très complémentaires , au moins dans les mains de Paley .

Les études de Chopin, dont l'éventail expressif s'étend d'un climat tempétueux à une humeur rêveuse d'une texture à la densité solide au chatoiement kaléidoscopique auraient pu être écrites pour un pianiste doté de la technique et du tempérament de Paley (...)

Chaque recueil a semblé jaillir sous ses mains - il s'arrêta à peine pour reprendre son souffle – avec une extraordinaire urgence de jeu et une énergie débridée. « il joue Chopin comme un dieu » dit un des auditeurs.

Clarke Bustard - Letter V - The Virginia Classical Music Blog - 27 septembre 2014

 

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Alexander Paley en récital à Gaveau - un piano aventureux

Prélude à la sortie imminente d’un CD rassemblant la Grande Sonate de Tchaïkovski et les Préludes op. 32 de Rachmaninov (sous le label Aparté), le récital du pianiste d’origine moldave naturalisé américain Alexander Paley à Gaveau était l’occasion de retrouver l’un des interprètes les plus singuliers de notre temps. Il y a longtemps que l’artiste ne s’était pas produit sur une grande scène parisienne et cette soirée très fréquentée aura permis à de nombreux auditeurs de faire sa découverte – enthousiaste à en juger par le nombres de personnes en position debout dès les dernières notes du Prélude en ré bémol majeur éteintes.

Programme identique a celui de la galette annoncée, avec d’abord donc la Sonate n° 2 de Tchaïkovski. Rares ceux qui osent se frotter à cette vaste partition en quatre mouvements. Trop longue, trop ceci, pas assez cela nous disent les dictionnaires ; de fait les choses n’y vont pas d’elles-mêmes. Richter, Magaloff, Postnikova, Leonskaja (qui donne parfois encore l’Opus 37 en concert) : il faut un sacré tempérament pour imposer sa loi à ce mastodonte créé par Anton Rubinstein en 1879. Un défi que Paley relève avec une flamme et une imagination sonore bluffantes. L’orchestrale Sonate en sol mineur n’est pas pour lui prétexte à un déballage de décibels ; il préfère en souligner le foisonnement, avec un parfait sens de la ponctuation, et en soigner les timbres sur son fidèle Blüthner, instrument où rien n’est donné, où tout se conquiert - il convient tellement au tempérament du musicien aventureux que la conjonction d’une culture phénoménale, de moyens hors du commun et d’une profonde spontanéité font du fils spirituel de Bella Davidovitch. Que de tendresse et de poésie aussi quand il le faut, quel art de faire ressortir les échos de l’univers du ballet qui parsèment une œuvre où Paley construit une véritable dramaturgie plus de trente-cinq minutes durant. Ovation de fin de première partie dont beaucoup pourraient rêver en fin de soirée…

Après la pause, le pianiste s’attaque à une musique bien connue, le 13 Préludes op. 32 de Rachmaninov. On ne mesure que mieux l’originalité de celui qui porte un regard neuf sur chacune de ces miniatures. Aucune concession à la facilité, à l’exhibition virtuose (quelle classe dans les puissants accord du si mineur, dans l’exubérante joie conclusive du ré bémol majeur) ; la tenue du chant va de pair avec la mise en valeur d’une incessante invention rythmique. Paley est un intarissable conteur ; les Préludes se font skazki sous ses doigts inspirés (qui résisterait au parfum sylvestre du sol majeur ?).

Un vrai choc pianistique et musical pour un public que le pianiste régale d’un mini-festival de bis comportant en particulier un éblouissant arrangement de son cru de la Polonaise d’Eugène Onéguine. On s’impatiente de découvrir le CD annoncé chez Aparté et, 2014 oblige,… d’entendre Alexander Paley dans l’un de ses compositeurs favoris, Rameau !

Alain Cochard, concertclassic.com, 28 décembre 2013

 

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Alexander Paley au Festival Liszt en Provence, le réinventeur

Au bout d’une longue allée une grande bâtisse chargée de mémoire, nichée au cœur d’un domaine viticole à quelques kilomètres d’Orange. Depuis quinze ans, le Château Saint Estève, à Uchaux, accueille chaque été un festival de piano fondé et dirigé avec passion par Thérèse Français. Le concert en plein air est la règle ici, sauf quand la météo en décide autrement… C’est donc dans l’orangerie qu’aura lieu le récital d’Alexander Paley. On a souvent dit dans ces colonnes à quel extraordinaire phénomène pianistique et musical l’on a affaire avec celui que Bella Davidovitch désigne comme son fils spirituel. Naturel, engagement, profusion d’idées : le pianiste d’origine moldave est de ces « réinventeurs » qui font de chaque concert un moment unique.

La Suite en la de Rameau, tirée des Nouvelles suites de Pièces de clavecin de 1728, le montre totalement à son aise dans un répertoire auquel on ne l’associe pas immédiatement. L’artiste avoue un amour immodéré pour toute la musique de l’auteur des Indes galantes : il se manifeste ici dans une interprétation où couleurs et chant règnent de la première à la dernière note. L’exploitation du potentiel expressif de l’instrument moderne (un Fazioli) va de pair avec une remarquable tenue stylistique. Année Rameau, 2014 approche ; Alexander Paley pourrait bien créer la surprise s’agissant de l’interprétation du musicien français au piano…

De la rare 1ère Sonate en ut majeur de Weber, gorgée de bel canto, A. Paley affirme toute la dimension lyrique. Le compositeur de théâtre est continûment présent en arrière-plan d’une lecture, contrastée, vivante, étonnée (délicieux humour du Menuetto !), et d’une virtuosité jamais vaine. On comprend l’admiration de Liszt pour Weber en cédant au vertige du Moto perpetuo final sous ces doigts inspirés !

Les Variations Abbeg de Schumann ouvrent la seconde partie et offrent une sacrée leçon de legato doublée d’une poésie et d’une fraîcheur juvénile pour le moins irrésistibles. « Sonate-Fantaisie », note Scriabine à propos de sa 2ème Sonate op. 19. C’est bien l’aspect «fantaisie » qu’A. Paley privilégie dans une interprétation rendue plus saisissante encore par la touffeur ambiante. Couleurs foisonnantes, main gauche tantôt caressante, tantôt menaçante, étonnamment « agissante » dans tous les cas ; on est saisi par les contrastes et le mystère d’une conception qui comprend que, derrière le postromantisme de l’harmonie, le « premier » Scriabine est déjà… du Scriabine !

« J’ai eu du mal à trouver un pianiste qui accepte de jouer le Grand Galop chromatique de Liszt », confie Thérèse Français. Alexander Paley ne sera pas fait beaucoup prier pour l’inscrire à son programme. Après un Sonnet de Pétrarque n° 47 d’une frémissante beauté, il attaque le coruscant morceau de la plus sidérante manière. Dehors l’orage éclate, ajoutant à l’ivresse dans laquelle se conclut le récital. L’illustre Campanella et la 10ème Rhapsodie hongroise de Liszt, données en bis, couronnent une soirée que les fidèles de Liszt en Provence ne sont pas près d’oublier.

Le 16ème Festival se poursuit jusqu’au 21 septembre ; si une occasion d’y faire halte se présente à vous, ne la manquez surtout pas ! Quant à Alexander Paley, on attend avec impatience son récital Tchaïkovski/Rachmaninov, le 6 décembre prochain à Gaveau.

Alain Cochard, concertclassic.com, 7 août 2013


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Liszt : Ovation debout pour Alexander Paley

On nous avait annoncé un pianiste "hors norme", ce fut une soirée hors norme. Alors que tout était prêt sur la grande terrasse, les sombres prévisions météorologiques ont conduit Thérèse Français à rapatrier le concert d'Alexander Paley dans l'orangerie surchauffée.

Deux heures durant, tandis que le public se liquéfie sur sa chaise, le pianiste d'origine moldave, imperméable à la chaleur, imperturbable dans son costume de scène au col de chemise bien serré, va se livrer à une performance de haut vol, artistique aussi bien que physique, et faire monter encore un peu, autant que faire se peut, la température des lieux.

Hors norme est l'artiste : sa biographie en atteste, son palmarès est étonnant, son répertoire gigantesque. À la lecture des notes de programme on devine un boulimique de la musique. Il le montre d'emblée. Il ne se ménage pas le moindre temps de pose devant le piano. Tout juste assis, déjà les notes jaillissent. Il respire à peine entre deux mouvements, enchaîne les morceaux alors que les applaudissements jaillissent encore. Son attitude devant le piano n'est pas sans rappeler celle d'un Ray Charles, avec parfois une gestuelle de chef d'orchestre qu'il est aussi. Totalement habité par sa musique, il est "ailleurs".

Hors norme est son programme aussi riche qu'original. Avec la suite en La de Rameau, il offre au XVIIIe siècle et à 13 petites pièces pour clavecin une incursion peu fréquente dans un festival sous titré "romantique". Avec Scriabine il l'entraîne à l'aube du XXe.

Hors norme est le virtuose. Sa technique époustouflante lui permet de s'attaquer à la redoutable première sonate de Weber avec son adagio si émouvant et son délirant Perpetuum mobile, le bien nommé. On se prend à se demander s'il n'a bien que dix doigts comme tout le monde, comment il peut arracher à son piano de tels grondements aussitôt suivis par de légers murmures. Dans les variations Abegg de Schumann et le sonnet de Pétrarque de Liszt, la puissance et la finesse d'Alexander Paley magnifie le romantisme des compositeurs. Cédant aux désirs de Thérèse Français le pianiste termine son programme avec le Grand Galop Chromatique de Liszt qu'aucun artiste n'a voulu jusqu'ici interpréter au festival. Démentiel !

Impitoyable le public en veut encore plus. Ce sera deux bis, et pas deux petits morceaux rapidement évacués comme cela se produit parfois, mais deux pièces complètes, telles la si jolie Campanella de Liszt qu'Alexander Paley va faire résonner de manière très personnelle. Le public est debout, que sont les quelques litres de sueur qu'il a versés ?

La Provence, 30 juillet 2013

© Sebastien Dolidon

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