Projets spéciaux

ALMA DE TANGO - Juan José MOSALINI

ALMA DE TANGO

Avec :
Sandra RUMOLINO, chant
Jorge RODRIGUEZ & Gabriela FERNANDEZ, danse
Sébastien COURANJOU, violon
Diego AUBIA, piano
Leonardo TERUGGI, contrebasse
Juan José MOSALINI, bandonéon & direction artistique

 

C’est dans le beau théâtre rouge et or de l’Alhambra à Paris que Frank Cassenti a filmé en clair-obscur « Alma de Tango ». Cette « âme » profonde du tango, issue du projet précédent « Noche Tango », sculpte le tango par l’intime, révélant par touches le secret d’un art musico-chorégraphique plus que centenaire, complexe et tentaculaire. Le décor est réduit au minimum : une nuit trouée de lampions, deux danseurs, une chanteuse et un quatuor instrumental... Il n’en fallait pas plus pour faire revivre d’autres nuits aussi intimistes qu’inoubliables : celles des Trottoirs de Buenos-Aires. Ce cabaret des Halles trop éphémère fut dans les années 1980 l’unique tangueria de Paname.

C’est là, dans ce petit paradis interlope nommé d’après un poème de Cortázar et dont l’enseigne était un bandonéon en néon, que se connurent, fraîchement débarqués de leur Buenos Aires natal, les maîtres d’oeuvre d’ « Alma de Tango ». La chanteuse Sandra Rumolino y débuta, et le bandonéoniste Juan José Mosalini y fut souvent. Modeste, ce dernier ne la ramenait pas sur sa carrière argentine très prestigieuse, mais il était déjà bien connu ici des aficionados, à travers sa collaboration avec, entre autres, Osvaldo Pugliese, Susana Rinaldi ou Horacio Salgan.

Son talent de compositeur restait à découvrir. Les Trottoirs de Buenos-Aires y contribuèrent... mais aussi celui de l’autre rive, la rive jazz de la « rue des longs bars », où venaient en curieux des virtuoses comme le contrebassiste Patrice Caratini, qui allait faire partie du magnifique trio, avec Mosalini et son concitoyen pianiste Gustavo Beytelmann. C’est encore aux Trottoirs de Buenos-Aires que le jeune danseur Jorge Rodriguez lança en 1984 une troupe nommée Gomina, cet homme–tango selon le titre du long métrage qui lui est consacré, y engagea la chanteuse Sandra Rumolino... et ils y fêtèrent leur mariage. Trente ans plus tard, dans « Alma de Tango », Jorge semble attentif à chaque mot que chante son épouse tandis qu’il entraîne dans la danse, avec une savante et féline élégance Maria Filali, sa partenaire depuis 2000, une des danseuses de tango les plus racée de ce Paris polyglotte dont le pas de tango infernal embarque jusqu’à la pointe du Maghreb. Inutile d’être initié aux codes pour être saisi, comme l’est la caméra de Cassenti, par le vertige de deux corps et deux regards qui écrivent l’histoire de ce geste voyageur qu’est le tango, tantôt duel à la dague, tantôt sensuelle empoignade de compadrito, tantôt rituel de sombre luxure. Cet art syncrétique forgé comme tout blues dans une zone portuaire, s’est mué en une façon de marcher et même de respirer, lorsqu’il imprégnait toute la ville de Buenos Aires, à l’époque de l’Age d’or, dans les années 40.

L’opus s’ouvre sur l’un de ces majestueux « poèmes-tangos » que Jorge Luis Borges co-écrit avec Astor Piazzolla, et aussi l’un des plus allègres : « Tango que j’ai vu danser / Sur un crépuscule jaune / Par des gars capables aussi / D’une autre danse, celle du couteau (...) / Tango provocateur et bohème / Tu regardais toujours en face / Je serai mort et tu continueras...». Le « Michelangelo 70 », qui suit, une de ces cavalcades instrumentales frénétiques dont Piazzolla avait le secret, est un clin d’oeil à un ancien poste de douane de l’époque coloniale. Mosalini revisite ensuite le riche répertoire de l’orchestre d’Osvaldo Pugliese, dont la fameuse milonga « Bordoneo y 900 »... Souvenez vous de Lorenzo, le gros matou hilarant de Walt Disney qui danse le tango avec sa propre queue !

Impossible dans une telle anthologie d’éluder Carlos Gardel, et le « Volver » que Sandra Rumolino attaque sans emphase et en totale sincérité. Comme la « Milonga para Dos », la pesanteur ouatée du « Regreso al Amor » d’Astor Piazzolla, met en valeur le violoniste Sébastien Couranjou, qui joue depuis plus de vingt ans avec Mosalini. Car c’est tout un art de « faire corps » quand on est musicien de tango. Un art et une culture ancrée, issue des grands orchestres qui semblaient respirer à l’unisson, et réactivée pour une formation plus restreinte par celui qui a littéralement mis le tango debout : Astor Piazzolla. Avec le pianiste Diego Aubia et le contrebassiste Leonardo Teruggi, ils offrent aussi « Decarisimo », un hommage déluré du maestro à Julio De Caro, grand rénovateur du tango de la fin des années 20. Le sombre poème « Balada para mi muerte », format inédit pour l’époque, est un témoignage de la fructueuse collaboration Piazzolla / Ferrer. Après « Los tambores del retorno », un candomblé optimiste du brillant compositeur Gerardo Jerez Le Cam dédié à l’aller-retour afro-américain et « Apretonados », une composition quasi bartokienne de Mosalini, le cd (et le dvd) se concluent ensemble par le pur joyau d’« Oblivion ». Geste musical suspendu. Sublime « oubli » dirions-nous. Ou dans un néologisme... Ce pourrait être une sorte d’« oubliance ».

La magie opère au fil des titres : la voix chaude et grave de Sandra Rumolino, la danse. Et toujours, le soufflet du bandonéon qui s’ouvre et se referme sur les plus belles pièces d’anthologie du tango.

Emmanuelle Honorin

 

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