Musiques traditionnelles

Duarte - Fado

CULTUREBOX
Par Lorenzo Ciavarini Azzi, le 12 septembre 2015


Fado : quand la "saudade" de Duarte s'empare du festival d'Ambronay

Du fado au festival d'Ambronay ? La "saudade" portugaise, chantée autrefois dans les maisons de joie et les tavernes, fait son entrée dans ce lieu de mémoire bénédictine. L'accueil d'une proposition musicale "alternative" au baroque est pourtant devenu l'une des signatures d'Ambronay, et avec succès. Invitée, la musique pas si triste du jeune Duarte, "fadista" entre tradition et modernité…

Son allure est élégante, posée. Nous rencontrons Duarte avant les répétions du concert du soir. La jeune trentaine, grand, bien fagoté et l'air poète avec sa mèche en arrière et sa barbe soignée, l'homme ne trahit pas l'habit dès qu'il s'exprime : cultivé, curieux, s'exprimant (en portugais ou en anglais exclusivement) avec précision sur la musique qu'il défend ici seul, au milieu d'une foule d'instrumentistes baroques que l'on croise partout dans l'enceinte de l'Abbaye.

Un "fadista" chez lui à Ambronay ?

Pourtant, assis à côté des trois guitares nécessaires à son concert – deux classiques et une portugaise, ses deux musiciens ne sont pas loin – il ne détonne franchement pas dans ce haut-lieu de la musique. Comme chez lui dans ce festival baroque… Il sourit. "Pas complètement. Entre classique et fado ? Il y a quand-même quelques différences d'approche. Le classique repose sur un socle solide, académique, extrêmement exigeant. Et même si le fado requiert une grande dextérité et de la technique, le répertoire classique reste supérieur dans sa difficulté d'interprétation". Humilité et précision dans le propos : "Le fado est une complexe traduction musicale d'un sentiment ou d'une pensée humaine, d'inspiration quotidienne et immédiate et se singularise donc par la façon d'interpréter, très personnelle, et par l'improvisation."

Duarte sait de quoi il parle, sa formation commence au conservatoire au Portugal avant de bifurquer vers d'autres horizons : il est diplômé de psychologie clinique à l'université d'Evora, mais la musique ne cesse de l'occuper jusqu'à sa redécouverte, professionnelle, du fado. Passion pour un patrimoine très riche et en évolution perpétuelle : "A l'origine", dit-il, "le fado est la musique des bas-fonds, joué dans les tavernes et les bordels portuaires, où tout un chacun apportait son histoire, son malheur du jour pour qu'ils soient chantés. Peu à peu, ça a évolué, il s'est par exemple anobli au contact du piano au XIXe siècle, a été joué dans les salons... et même dans les cercles intellectuels ! En effet, l'apport de musiciens classiques pour la composition et de poètes pour les textes compte aussi dans la création d'un nouveau fado. Mais ce dernier n'a pas exclu les précédents, tout s'est enrichi par strates".

Voix masculine

Aujourd'hui, depuis son premier disque ("Fados Meus", sorti en 2004) Duarte est devenu l'une des nouvelles voix masculines du fado. Au fait, parlons-en du côté masculin. Une drôle d'idée reçue circule, hors Portugal, selon laquelle les hommes seraient moins nombreux à chanter le fado que les femmes. "La proportion est la même", corrige Duarte. "En revanche, il n'y a pas de misogynie et tous les hommes adorent la grande icône qu'est Amalia Rodriguez, le Mozart du fado. Est-ce son influence auprès des "fadistas" qui entretient cette légende ?"

Duarte est invité par Ambronay dans le cadre d'une programmation spéciale, alternative au répertoire ancien qui caractérise le festival, dans le but d'ouvrir le lieu au plus grand nombre. "C'est offrir ainsi la possibilité à ceux qui n'en ont pas l'habitude et qui s'en sentiraient intimidés, de franchir la porte de l'Abbaye, pour éventuellement revenir sans crainte", nous explique un responsable du festival. Et l'initiative a l'air de fonctionner. Seule différence par rapport aux concerts classiques et baroques (souvent de musique sacrée), ces concerts se déroulent sous un chapiteau installé face aux bâtiments historiques.

Un fado traditionnel et personnel

Et elle est comble, cette grande salle du chapiteau, les spectateurs manifestement connaisseurs déjà, pour grand nombre, de ce genre musical. Entouré de ses deux accompagnateurs, le jeune Ricardo Chitas et le très confirmé Pedro Amendoeira, impressionnant à sa guitare portugaise, la voix grave et suave de Duarte déroule, une heure et demie durant son fado, en très grande partie ses propres compositions (textes et musique), mais aussi des emprunts, des réécritures et… deux ou trois morceaux d'Amalia Rodriguez pour l'hommage à la grande référence.

Un fado de facture clairement traditionnelle : y veillent les deux guitares, classique pour la rythmique, portugaise, au son légèrement métallique, pour la mélodie et les solos : sa caisse arrondie et bombée rappelle les instruments arabes. "C'est une guitare d'inspiration classique méditerranéenne à laquelle ont été rajoutées des cordes, douze en tout, pour que le son colle à la musique du XIXe", rappelle Duarte.

Poèmes ("Cinq quatrains de goût populaire", d'après Pessoa), textes politiques ("Cantar d'emigraçao" de Adriano Correia de Oliveira, "Terra da Melancolia", de Duarte) d'amour, tristes ("Je sais que tu as été éternelle une heure", de Duarte et Fado Alberto), nostalgiques ("Misterios de Liboa"), mais en même temps parfois joyeux, et souvent chantés le sourire à la bouche. "Traduction de la vie quotidienne, la mienne, celle des autres, des personnes connues, en prise avec la société, le fado nous oblige à renouveler constamment le mode d'expression". Quelques-uns des morceaux présentés s'écartent des règles rythmiques du fado traditionnel. "Le fado c'est comme un héritage qu'on doit respecter, ses différentes racines", explique Duarte. "Ma base, comme compositeur, ce sont environ 200 mélodies traditionnelles du fado. Mais quand l'auteur que je suis, écrit des textes nouveaux, qui s'inspirent d'aujourd'hui, l'inspiration musicale change elle aussi. Le fado n'est pas figé, c'est une musique vivante, qui s'inspire de tous les courants, de toutes les influences et ne cesse de les intégrer. Et enfin, le fado qu'on joue, c'est aussi la manière de le transcrire avec sa propre sensibilité. Deux personnes n'interprèteront pas une chanson de la même manière, c'est ce qui fait sa richesse".

Très personnel, le fado appartient à tous, Duarte le constate encore ce soir, sous le chapiteau, où le concert s'achève après de nombreux rappels. Et de conclure : "Comme c'est une chanson de l'âme, le fado parle à tout le monde, il est universel !".


 

JORNAL I - 6 décembre 2014

Le chanteur Duarte sera à partir de lundi pour une semaine au Vingtième Théâtre à Paris, pour une production au cours de laquelle il présentera certains titres de son nouvel d'album, "Sem dor nem piedade."

"L'invitation est venue l'année dernière, lorsque j'ai participé à une soirée au Théâtre de la Ville, au cours de laquelle j'ai joué et interprété un poème de Fernando Pessoa," a déclaré le chanteur à Lusa.

Se référant à ce qui sera sa première apparition parisienne, Duarte affirme : "C'est un pari d'un agent local, intéressé par l'édition de l'album en France, de créer et de fidéliser public."

"C'est une opportunité, nous allons voir comment les choses vont se passer. À ma connaissance, il y a une grande attente, beaucoup a été fait au niveau de la promotion, notamment les affiches dans le métro parisien et, malgré une certaine nervosité, je suis confiant ", dit-il.

Pour cette production, le chanteur est accompagné par des musiciens Pedro Amandoeira, la guitare portugaise, et Rogério Ferreira, à la guitare classique.

Duarte, 34 ans, originaire d'Évora, estime qu'il y a "plus d'espace là-bas et plus de valorisation qu'ici."

Le spectacle à Paris - annonce-t-il - "sera beaucoup autour du fado traditionnel et j'interprèterai certains thèmes de mes précédents albums et certaines de mes nouvelles chansons, mais aussi des chansons de l'Alentejo, où sont mes racines et que je chanterai en m'accompagnant à la guitare".
“Fado Novembro”, “Fim da Primavera”, “Eu sei que foste eterna numa hora”, “Cá dentro”, “Évora Doce”, “Cigarro” et “És luto e melancolia” sont parmi les chansons que Duarte chantera lors de cette série de concerts, ainsi que "Mystères de Lisbonne", écrite et composée par lui-même pour le film "les Mystères de Lisbonne, ou ce que le touriste devrait voir," du réalisateur José Fonseca e Costa, d'après l'œuvre de Fernando Pessoa.

A côté de ces thèmes, Duarte devrait interpréter “Fado Escorpião”, “Dança de Roda” e “Não mereço esta cidade", entre autres sujets du nouvel album à paraître en 2015.

Le prochain album, "Sem dor nem piedade, Fados pour une relation terminée en quatre actes ", a été produit par le musicien Carlos Manuel Proença, qui a produit, entre autres, Pedro Moutinho et Louise Rock, et se compose de 14 titres, et même un poème à sa mère, a déclaré le chanteur.
Parmi les 14 titres, presque tous sont du fado traditionnel, comme "Fado dos Sonhos", "Menor em Versículo" ou "Fado Cravo", et seule une chanson est composée par Tozé Brito. Les poèmes ont tous été écrits par Duarte, à l'exception des "Sete Esperanças, Sete Dias", signé Manuel Andrade.

Duarte, qui a commencé sa carrière en 2004, a reçu le Prix Révélation Amalia Rodrigues en 2006.

En octobre dernier, il a réalisé une visite en cinq étapes dans l'état du Massachusetts, aux États-Unis, qui comprenait des workshops de fado dans certaines universités.

Le chanteur faisait partie de la Tuna Académica da Universidade d'Évora, de 1998 à 2003. En 2004, à 23 ans, a édité le premier album, "Fados Meus". Cette même année, il a édité la chanson "Dizem que o meu fado é triste», qui fait partie du CD d'anthologie "Fado do Porto", inséré dans la collection de célébration "100 ans de Fado".

Actuellement chante régulièrement dans un restaurant typique Senhor Vinho, de la chanteuse Maria da Fé et du poète José Luis Gordo.

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LUSO JORNAL
3 décembre 2014 - Jean-Luc Gonneau

C'est au Vingtième Théâtre, du 8 au 14 décembre (à 19h30 du 8 au 13, ce qui permet de dîner après, à 15h le 14, ce qui permet de déjeuner avant) que Duarte, une étoile montante du fado lisboète, se produira en concert, accompagné par Pedro Amendoeira, le frère de la fadiste Joana Amendoeira déjà entendue à Paris, à la guitare portugaise et Rogério Ferreira, accompagnateur de grandes voix du fado, à la viola.

Né en 1980 à Evora, après des études musicales dans son adolescence, Duarte s'intéresse au fado en entrant à l'Université, où il fait partie de la Tuna académica et décrochera une licence de psychologie clinique, profession qu'il exerce toujours. Dans un premier CD en 2004, il reprend des fados traditionnels sur des poèmes, notamment de Fernando Pessoa et d'Aldina Duarte. C'est aussi à partir de cette année là que Duarte (sans lien de parenté avec Aldina) intégre l'elenco de Senhor Vinho, la maison de fado dirigée par Maria da Fé, monument du fado et son mari, le poète José Luis Gordo. Et, justement, la grande prêtresse de Senhor Vinho étant, et est toujours, Aldina Duarte, magnifique fadiste et remarquable poétesse. Senhor Vinho, dit Duarte, est une académie du fado (Antonio Zambujo, lui aussi passé par là, nous l'a dit aussi) où des stars comme Mariza, Camané ont entamé leurs carrières où la jeune et tr§s proetteuse Gisela Joao est passée aussi. Duarte continue de s'y produire lorsque ses obligations de concerts le lui permettent. 

Dès son second CD (2008), Duarte, qui écrit aussi et est un estimable guitariste (viola), écrit la majorité des textes de l'enregistrement : "j'ai toujours aimé écrire, et je voulais retrouver en moi-même l'une des essences du fado, parler de la vie quotidienne, des gens que je connais et aime, des endroits qui me marquent. Je reprends souvent des musiques traditionnelles de fado, mais je suis aussi très sensible à des compositeurs venus d'un autre univers que le fado, comme Sérgio Godinho ou Jorge Palma".

Si Duarte reconnait l'influence, dans la construction de son paysage musical, d'Amalia Rodrigues, qu'il cite en première place, de Carlos do Carmo ou de Camané, il trace sa propre voie, avec un fado subtil et délicat, plus "fado-fado" qu'un Antonio Zambujo, explorateur d'autres et vastes territoires musicaux, plus intimiste qu'un Marco Rodrigues. C'est cet artistes très attachant que vous pourrez découvrir bientôt à Paris.
Benvindo, donc, Duarte.

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"C'était à Alentejo. C'était la nuit. Il y avait du Fado.

Quand il eut terminé, avec un ancien alexandrin précédé d'un excellent Zé Negro et d'un magnifique Vianinha, l'avis était unanime - il y avait, là, un vrai fadiste. C'était l'avis d’un public connaisseur du Fado et qui apprécie les talents.

Ce qui m’a le plus enthousiasmé chez Duarte lors de cette nuit de Fado, ce n'était pas tant le timbre étonnant de sa voix, qui possède des graves exceptionnels, pas tant non plus le choix très juste du répertoire (ce qui est déjà beaucoup…), répertoire traditionnel assumé avec des poèmes remarquables, mais plutôt la maturité de l’interprétation, rare pour un jeune chanteur. Assurément nous avions un vrai fadiste, c’est-à-dire qui transmet de sentiments et des émotions, soulignés par les cordes de guitares portugaises et classiques. Quand nous avons cela, il devient facile (plus facile…) de produire un bon disque. En choisissant des accompagnateurs de premier plan (José Luis Nobre Costa, Pedro Castro aux guitares portugaises, Francisco Gonçalves à la guitare classique et Armando Figueiredo au violoncelle), et en choisissant un studio où le Fado est vraiment ressenti et respecté, par les techniciens Fernando Gomes et João Oliveira, on peut demander à un fadiste de chanter. Juste cela - de chanter, libérer et transmettre les émotions que des poètes ont vécu et ont écrit.

Le résultat est là, dans ce CD. Ceux qui aiment le Fado, qui le comprennent, aimeront à n'en pas douter. Et ils aimeront beaucoup."

Carlos LACERDA

© Isabel Zuzarte

 

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