Projets spéciaux

METAMORFOSI TRECENTO - Michele Pasotti - La Fonte Musica

METAMORFOSI TRECENTO
Par Michele Pasotti

"Bien que ces choises ne soit jamais arrivées, elle existent toujours" - Salluste

Il était un temps où le mythe était l'explication la plus puissante de notre monde, où l'existence des hommes, des animaux, des dieux, des arbres et des fleurs était reliée dans une chaîne fluide en constant mouvement. Changer de forme était une façon - sinon la façon - de savoir.

Les mythes les plus influents dans la culture européenne étaient et restent ceux des Grecs. La culture italienne et française du XIVe siècle a vu une renaissance de l'Antiquité qu'on associe normalement à l'humanisme du siècle suivant. Metamorfosi Trecento est le titre d'une recherche musicale sur les mythes classiques qui persistent dans la polyphonie médiévale tardive. Les mythes anciens, transmis essentiellement par les Métamorphoses d'Ovide, et ses traductions et adaptations médiévales, apparaissent dans plusieurs pièces du répertoire de l'Ars nova. Mais le mythe ne revient pas sans une métamorphose qui le transforme lui-même : ce qui était révélation de vérité dansd le monde polythéiste se change en conte moral, en exemplum où apprendre à se conduire selon le système des vertus et des vices de l'éthique chrétienne, puis se change à nouveau en une histoire d'amour, archétype de la douleur, de la beauté et de l'impossibilité de l'amour courtois.

C'est en particulier cette dernière métamorphose, guidée par le pouvoir suprême de l'amour, qui donne sa nouveauté à la musique et à la littérature des cours aristocratiques. Dans les textes des chansons enregistrées ici, les mythes mperdent leur fonction morale et commencent à servir plutôt la cour de l'amour. On peut du reste entendre dans le chant et les mélodies les plus touchantes l'erreur du rêve d'amour de soi solitaire et délirant de Narcisse, qui l'amène à faire le voyage fatal dans l'autre dimension de l'eau et à renaître en fleur aquatique (Non più infelice). Ou l'histoire de Daphné, qui rêve de devenir un arbre pour échapper à Apollon (Qual perseguita), de Philomène, transformée en rossignol, ou d'Orphée, qui sait enchanter les bêtes sauvages, mais ne peut voyager dans le royaume des morts sans perdre l'amour (Si dolce no sono). Les mots nous parlent du monstre-serpent Python qui effraie l'Egypte (Phyton), de la merveilleuse histoire de Calisto, transformée en ours puis en constellation de la Grande ourse pour être aimée par Jupiter (Calextone), et de l'amour malheureux d'Ariane et de Thésée, du labyrinthe funeste (Par le grant senz d'Adriane) transformé en allégorie politique. On entend parler de Méduse et de son terrible regard (Strinçe la man, Si dolce non sono), de Diane et de son amant infortuné, Actéon (Non al su' amante Diana piacque), et du chant trompeur de la nymphe-sorcière (Circé) la "bella Yguana", symbole d'apparitions séductrices et métamorphoséesn, et de l'enchantement hypnotique de la musique (Si chome al chanto della bella Yguana).

Notre programme commence et finit sur cet enchantement, avec "le pouvoir de la musique" (comme le diront Dryden et Händel trois cents ans plus tard en parlant du mythique Alexandre), et son pouvoir dans la musique de l'Ars nova en particulier. Si dolce non sono, notre début, crée une forêt enchantée à la fois en mots (un vers sur deux se termine par le mot "bois", et le texte n'est qu'un forêt de différents mythes) et en musique laquelle consiste en un contrepoint dense, complexe et compliqué, dont les branches semblent croître dans toutes les directions possibles. Il y est question d'un coq ("gallus", mot qui designe également un Gaulois, c'est-à-dire un Français) dont le chant est plus beau et plus doux que celui d'Orphée, d'Apollon, de Philomène (le rossignol) ou d'Amphion. Toutes les "autorités" mythiques sont surpassées par une nouvelle manière de chanter, qui vient de la forêt, et qui n'a jamais été entendue auparavant : c'est l'art nouveau, l'Ars nova, et ce Gaulois et Philippe de Vitry. A la différence de Méduse qui paralysait, le pouvoir que produit la nouvelle musique peut mouvoir le monde, et le rendre aussi fluide et changeant que l'est sa nature. "Francesco cieco horghanista de Florentia" (Francesco, l'organiste aveugle de Florence, également appelé Landini), en tant que nouvel Orphée, rend hommage à Philippe. Ce dernier ouvrit la voie, inaugurant l'Ars nova avec un motet citant les deux premiers vers des Métamorphoses d'Ovide : "In nova fert animus mutatas dicere formas" ("Mon génie me porte à raconter les formes changées en de nouveaux corps"). On pourrait dire que tout l'Ars nova débute sous le signe de la métamorphose, des changements radicaux, dans une attitude expérimentale qui est peut-être sa plus grande force.

Si chome al chanto della bella Yguana termine notre voyage, évoquant le retour d'Ulysse et le chant de la magicienne Circé, qui le distrait pendant une année entière. Bien qu'elles soient assez différentes, dans les versions de Piero et de Jacopo une quête du merveilleux, du surnaturel, et même du terrifiant dans la musique. On y entend des évocations du chant fabuleux de la magicienne (les deux premiers longs "accords" chez Jacopo, et la berceuse sidérale qui termine la version de Piero), et, à la fin, de la magie de la musique : son pouvoir onirique et hallucinatoire de nous transporter à travers différentes formes et des états changeants.

"Bien que ces choses ne soient jamais arrivées, elles existent toujours", écrit Salluste à propos des mythes. Depuis le XIVe siècle, la musique a toujours bu à la source des mythes. Lorsque l'histoire n'était pas sacrée, que les compositeurs ne regardaient pas les grands récits de moralité du Christ, ils se tournaient vers le mythe comme un grand art et un répertoire inégalé d'histoires exemplaires et d'archétypes narratifs, dans lesquels tous les hommes et femmes peuvent et ont toujours pu se reconnaître. Le retour à l'ancien, dont ont émergé l'Orfeo de Poliziano et les expériences du théâtre musical florentines et mantouanes de la fin de la Renaissance, commence son voyage dans ces chansons de l'Ars nova.

Michele Pasotti © Alberto Molina

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