Musiques traditionnelles

Paco EL LOBO - Flamenco

Critique disque "Flamenco" sur Flamencoweb

Nos lectrices et lecteurs familiers de la discographie de Paco el Lobo risquent d’être surpris par ce quatrième opus, sobrement intitulé "Flamenco" : pour la première fois, notre auteur-compositeur-interprète flamenco ne s’accompagne pas lui-même à la guitare – encore que pour les parties de seconde guitare… Cristóbal Corbel, qui signe aussi quelques arrangements et compositions, assume l’essentiel des accompagnements et nous gratifie au passage de quelques belles falsetas (notamment pour les Romeras, les Fandangos et la Bulería "Canastero rebelde", façon Moraíto pour l’occasion), efficacement secondé par Pascal Rollando (percussions), Samuelito (cajón pour le premier Tanguillo) et José Maya (taconeo pour la Siguiriya).

Nous avons déjà eu l’occasion d’écrire tout le bien que nous pensons du style de Paco el Lobo (cf : "Mi camino flamenco" dans cette même rubrique - Mi camino flamenco ), mais nous avons cette fois été particulièrement frappé par son travail sur les "letras" - peut-être n’ y avions nous pas été assez attentif jusqu’à présent. Toujours est-il que la plupart des cantes du programme sont de convaincantes démonstrations de l’interaction musicale entre textes et mélodies, que connaissent bien les chanteurs de blues ou de jazz, ou les interprètes de lieder, mais qui n’est pas toujours une priorité pour les cantaores, à l’exception de tous les maîtres du genre, naturellement - nous pensons immédiatement à Enrique Morente, Carmen Linares ou Mayte Martín, et vous laissons le soin de compléter la liste, qui menace tout de même d’être conséquente, en remontant jusqu’à Antonio Chacón. C’est ici notamment le cas pour les chants les plus proches des sources folkloriques, les Sevillanas (rocieras pour le style, et dédiées aux Hermanos Toronjo), les Campanilleros de Manuel Torres, la Rumba (avec quelques clins d’œil respectueux aux Chichos / Chunguitos ; une adaptation d’une letra por Bulería de Juana Cruz Castro - "Al pasar la barca le dijo el barquero…" ; et d’une autre por Soleá de La Piriñaca – "Tan imposible lo hallo…"), ou encore la savoureuse interprétation por Tanguillo de "La mauvaise réputation" de Georges Brassens (adaptation en espagnol de Pierre Pascal, déjà chantée de toute autre manière par Paco Ibañez). Comment espacer les mots ou au contraire les compacter, de manière à ne pas morceler la mélodie par des accentuations intempestives ; mesurer la valeur musicale et émotionnelle de la nuance, de l’économie des moyens vocaux, de ce que nous nommerons l’understatement faute de trouver un terme français équivalent ; donner leur juste poids aux "letras", de telle sorte qu’elles informent le cœur même de la ligne mélodique : bref, tout ce qui permet au chanteur (nous allions écrire "à l’instrumentiste") de toucher directement l’auditeur, sans qu’il soit nécessaire de "pegar voces". Ces références risquent naturellement d’être écrasantes : n’y voyez aucun élément de comparaison avec le présent album, mais plutôt un moyen d’en mieux comprendre le propos.

Nous avons sans doute été frappé par cet aspect du disque du fait des jeux de références qui en marquent l’itinéraire, avec de savants mélanges de textes originaux et de strophes anonymes, la plupart du temps adaptées à des cantes qui ne leurs sont pas assignés par la tradition – un exercice dans lequel excellait précisément Enrique Morente. Dès le Tanguillo qui ouvre le programme, résolument ternaire (phrasé répétitif et lancinant des palmas, des percussions et de la guitare – identique à celui qui accompagnera "La mauvaise réputation" pour le conclure), on sera surpris d’entendre en guise d’ estribillos d’abord une letra por Bulería de La Perla de Cádiz ("Que amargas son mis comidas…"), puis une autre devenue célèbre par une version por Bulería por Soleá de Manuel Soto Sordera ("Voy como si fuera preso…") – cette dernière chantée sur une mélodie originale avec de discrètes réminiscences des Tanguillos de Juana La Revuelo. Cette même letra réapparaît plus loin, avec une mélodie légèrement modifiée, pour conclure une belle série de Soleares (Joaquín el de La Paula et La Serneta).

Le thème général de l’album pourrait être le choc entre un monde rêvé de justice sociale et l’amère réalité. Ce n’est sans doute pas par hasard que les Fandangos de Alosno sont intitulés "Marinaleda", avec l’estribillo suivant : "Hago de mi pena alegría / De mis sueños soy el dueño" - complété sans illusion par un lapidaire "ya que no mando en mi vida" à la fin du troisième cante. De même, les Bulerías "Canastero rebelde" s’achèvent par la terrible letra por Soleá immortalisée par Manuel Agujetas et, déjà por Bulería, par El Perrate et Fernanda de Utrera ( "Me hago la ilusión / y luego me como de rabia / los puños del camisón", après avoir dénoncé ("… El pobre siempre más pobre…") et espéré ("…¿Cuándo acabaremos de una vez por todas / con la injusticia y las mentiras ?" ; et plus loin : "Yo sé que mi duquela / desaparecera como las nubes"). Premier degré ? Certes, mais franchement salutaire par les temps qui courent, les exploiteurs et tortionnaires de tout poil (ils cumulent fréquemment) ne s’embarrassant guère de subtilités et pratiquant l’écrasement de classe avec une saine ardeur franchement descarada qu’il convient de saluer. "Al que mandiga lo encierran / y meten preso al ladrón / el que no pide ni roba / muere de hambre en su rincón" : on ne saurait mieux dire (ni mieux chanter), sur l’air guilleret des Tangos del Titi qui avaient déjà inspiré à Paco Moyano les cinglantes "Coplas de don Manuel" il y a presque quarante ans… (cf : "Las voces que no callarón", dans cette même rubrique - Las voces que no callaron). Et de prison en prison, Paco el Lobo n’oublie pas non plus le "Patio de las tres palmeras" ("Adiós Alcalá de Henares"), letra traditionnelle des Tangos del Piyayo à laquelle il ajoute un épilogue personnel que nous vous laisserons découvrir - la version primitive de El Piyayo faisait allusion à sa propre incarcération à Málaga en octobre - novembre 1939, dans des circonstances encore mal élucidées, un an avant sa mort le 25 novembre 1940 : "Adiós patio de la cárcel / rincón de la barbería / que al que no tiene dinero / lo afeitan con agua fría".

Ces considérations textuelles n’épuisent évidemment pas la substance musicale de l’album, dont le programme comporte également une autre série de Bulerías (avec une adaptation d’un texte d’une Soleá de El Mellizo – "Tiro piedras por la calle" ; une autre d’une Soleá por Bulería chère à Pepe El Culata – "Escuchamos un redoble de campanas…" ; et un Jaleo extremeño), des Romerasi parfaitement orthodoxes (Paco el Lobo poursuit donc de disque en disque son anthologie personnelle des Alegrías et Cantiñas), et une brève Siguiriya d’Antonio Mairena ("Si algún día yo a tí te llamara…"), de plan inversé : le "temple" qui devrait préluder au cante y a fonction de coda, superposé au taconeo "a palo seco" de José Maya.

Vous l’aurez compris, ce "Flamenco" nous réjouit à plus d’un titre…

Claude WORMS - Flamencoweb - 6 avril 2016

Voici Flamenco, un album direct, loyal, bien produit et qui tient la distance. Paco El Lobo, n’y va pas par quatre chemins. Il s’affirme flamenco, chante flamenco, rythme flamenco, guitare flamenco, vit flamenco. Couverture ? Son sourire, ses médailles de protection, sa chemise noire à petits pois blancs, et la mèche rebelle. Simple détail précieux ? Au début d’une douloureuse siguiriya dédiée à Paco de Lucía (1947-2014), son alter ego, son frère, Paco El Lobo a demandé au plus grand bailaor actuel, le Maestro José Maya, dedanser pour qu’on entende simplement ses pas. Juste ses talons. Tout gosse, Paco – sorte de jeune Genet gitan – fuguait, se retrouvait à Madrid en plein franquisme, chez les vieux flamencos de la place Santa Ana. Plus tard, il les côtoie tous, Camarón, PedroBacán, Enrique Morente. Il joue en famille, il joue dans les grandes salles, les fêtes de fin de nuit, les tablaos ; il joue pour les prisons, les hôpitaux, les associations ; il joue aux Théâtre des Abbesses, aux Canailles de Belleville, il milite, il s’implique, et n’a de compte à rendre à personne. Il joue partout où il y a à jouer. Toute cette richesse, une solide cinquantaine dans un corps d’adolescent, éclate dans son album Flamenco. Le livret est indispensable, parce qu’y figurent, parfaitement décrites et mises en contextes, les formes qu’il décline, qu’il exhume parfois – avec sa voix, son coffre – les styles dramatiques, mais aussi ce « campanillero » remis au goût du jour dans les années 1960 par la Niña de la Puebla, accompagnée alors par un Paco de Lucía âgé de 14 ans. Il termine par un «tanguillo » inattendu, « La Mala reputación » – soit Brassens chanté en tanguillo, et ça marche… Livret bilingue, ce qui permet d’apprécier l’humble beauté des « letras » (les paroles), bien au-delà de la plupart des poésies actuelles. En un temps où le flamenco se torture la chanterelle, vit les mêmes affres que le jazz, tremble de passer pour ringard, voudrait avoir des airs de Boulez ou de hip hop, bref des airs de deux airs, et se fait marabouter par le premier philosophe low cost venu, Paco El Lobo s’en tient aux fondamentaux. Faisant au passage œuvre utile : avec Cristobal Corbel (guitares), Pascal Rollando (percussion) et le « cajón » de Samuelito, Flamenco rend le flamenco présent.

Francis Marmande - 26 février 2016

 

 

 

 

Critique disque « Mi Camino Flamenco »

Un bref descriptif des formes, des références à quelques grands maîtres, un glossaire, et surtout l’intégralité des textes (traductions en anglais et en français. Merci !) : le livret de "Mi camino flamenco" est révélateur du projet de l’ artiste. Pas de biographie, ni d’extraits d’articles de presse : c’est que Paco El Lobo entend servir le cante, et non se servir de lui pour se livrer à quelques démonstrations monochromes de puissance vocale, telles qu’on nous les inflige trop fréquemment ces derniers temps.

Nous ne vous présenterons donc pas le cantaor : trente ans de carrière depuis la création du groupe Horizonte, avec les guitaristes Navarro Puente et Hierbita, l’auront d’ailleurs sans doute rendu familier à la plupart de nos lecteurs. "Mi camino flamenco" : la quête du cante est en effet un long chemin sans fin, mais avec cet album, Paco s’est approché du but d’aussi près qu’il est possible d’y prétendre. Affaire de travail et de fréquentation des bons maîtres : ici, le cante gaditan pour les Bulerías et les Tanguillos (ces derniers dédiés à Chano Lobato, mais la grâce précise de leur articulation rythmique ferait plutôt penser à Manolo Vargas - il s’agit d’ailleurs de Tangos - Tientos rendus à leur rythme d’origine, celui du Tanguillo) ; Paco Toronjo pour les Fandangos de Alosno ; Bernardo el de los Lobitos pour la Mariana ; Pepe de la Matrona pour la suite Liviana / Serrana / cambio de María Borrico ; et surtout Rafael Romero pour la Farruca, les Siguirias d’ El Planeta et de Tomás el Nitri, et les Mirabrás. Pour être exhaustifs, ajoutons ici ou là quelques inflexions à la manière d’Enrique Morente (dans la Farruca notamment), et aussi des arrangements ou créations personnels de belle facture (Saeta, Jaleo, Tangos et Rumba).

Mais l’essentiel est ailleurs : dans la limpidité du chant, qui confine souvent à l’épure, et qui ne doit rien à personne, sinon à l’humilité du cantaor dont la voix n’est plus que le support sonore de l’essence musicale de chaque forme. C’est qu’il existe deux sortes de d’expressivité musicale, dans le flamenco comme ailleurs. La plus spectaculaire consiste en l’affirmation du moi par le moyen du discours musical (Niña de los Peines, Manolo Caracol, Pepe Marchena, La Paquera, Camarón, Enrique Morente..., pour ne citer que quelques exemples de styles très différents). L’autre, plus secrète, naît de la confrontation entre la fragilité assumée de l’interprète et l’écrasante présence de l’histoire esthétique du cante (Tomás Pavón, Juan Mojama, El Chaqueta, Bernardo el de los Lobitos...). Il nous semble que Paco el Lobo s’inscrit plutôt dans cette dernière lignée. Il s’agirait alors d’atteindre à une sorte d’au delà des différents styles d’expressivité vocale, à une transparence commune qui leur serait sous-jacente. Des années de travail pour passer le flux sonore par l’alambic, et en filtrer et peser minutieusement chaque cristal de limpidité. Le résultat est une immédiate évidence, dont on sait ce que l’apparente simplicité doit au patient effort, et au renoncement à quelques artifices plus immédiatement séduisants. C’est aussi sans doute ce qui explique la fin abrupte de la plupart des plages : l’essentiel étant dit, inutile de s’attarder.

Un tel objectif implique naturellement une grande attention à la signification des letras, à leur forme et à leur articulation au rythme et aux courbes mélodiques (Paco en fait une belle démonstration dans les Mirabrás, toujours très difficiles à cadrer à compás). Nous avons donc droit à un véritable florilège de textes traditionnels. Mais l’artiste s’implique plus directement (options éthiques, politiques, sociales...) dans ses propres créations : une adaptation d’ un poème du chef indien Red Cloud pour les Tangos, et un montage - adaptation de textes traditionnels sur la prison pour la Rumba. Le "vent mauvais" (pour détourner perfidement une célèbre expression du principal inspirateur de notre Président) qui souffle actuellement sur la France inciterait d’ ailleurs à en méditer quelques uns, par exemple :

"En la puerta del presidio

Hay escrito con carbón

Aquí el bueno se hace malo

Y el malo se hace peor"

Paco el Lobo assume dans cet album tous les rôles : jaleo, palmas, cajón, chant et guitare. Cette dernière est souvent rendue à sa fonction première, de strict accompagnement rythmique et harmonique, en exacte adéquation avec l’esthétique du chant que nous venons de décrire. Les falsetas sont rares, et toujours fugaces et linéaires (Fandangos, Siguiriya, Jaleo, Tangos et Rumba ; deux introductions, pour la Farruca et la Bulería - cette dernière, d’une grâce enjouée, prélude parfaitement au caractère des cantes qui vont suivre). Mais la précision et la légèreté du rasgueado est un art en soi, illustré jadis par Perico el del Lunar (il est d’ailleurs cité textuellement dans l’introduction de la Mariana), démultiplié ici par quelques arrangements à deux guitares (Fandangos, Siguiriya, Jaleo). Le cantaor souligne aussi lui-même ses lignes vocales par quelques discrètes intrusions d’une deuxième voix (Fandangos, Jaleo, coda por Tango de la Mariana, Rumba), voire par un travail plus complexe à trois voix sur la conclusion des Tangos.

Nous devons à Jérôme Musiani une prise de son et un mixage exemplairement respectueux du propos de Paco el Lobo (ainsi que quelques précieux soutiens : cajón pour les Tanguillos, basse pour la Rumba, et surtout bourdon vocal pour la Saeta).

Un disque rare, qu’il faut savoir mériter. Mais apprivoiser le cante, pour ses auditeurs comme pour ses interprètes, ne va pas sans une longue patience.

Claude WORMS - Flamencoweb.fr - 29 août 2010

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